GUILLAUME DEPARDIEU
Je vous invite, à découvrir ce texte fort qui m'est tombé dans les mains un jour d'heureuse coïncidence.
Depuis, il ne cesse de m'inspirer et d'éveiller un chemin de liberté en moi.
Les mots bien sur, ne sont pas assez forts pour exprimer ce qui se joue en moi face aux paroles d'un être d'exception.
Un être d'exception en terme de force de vie, force de vie qui se joue de notre société, de nos conceptions et de nos entraves.
Bonne lecture
PS : Je vous livre le texte sans aucune modification de ma part, par respect pour son auteur et parce qu'aussi il est parfait tel quel.
« 15 octobre 2008
Guillaume Depardieu, le funambule
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On s'est rencontré au mois de mai 2007. Il s'apprêtait à enregistrer son premier album : « Ante mortem ». « Avant la mort » ? Il y avait la vie. Une vie si dense qu'elle en était devenue blessante et puis mortelle. Guillaume, terrassé par une pneumonie, est mort le 13 octobre 2008. Il avait 37 ans. Dernières paroles d'un sage ou d'un fou ? « C'est pareil », dit-il.
Je suis venue au rendez-vous à reculons, c'est vrai. Il m'avait fait peur au téléphone. « Une interview ? Pour qui ? Pourquoi ? Y a des élections. Vous êtes au courant ? Après le second tour, peut-être. Après seulement. Parce que tout est politique, même quand je fais l'amour, c'est politique ! » Ok. Je me demandais qui était cette personne que je ne connais pas, qui me saute à la gorge et qui parle trop fort.
Donc, le lendemain des élections présidentielles, 10h en ce lundi gris du mois de mai. Quand je suis arrivée, il était déjà installé dans la petite salle du café Jean Bart, place des Abbesses à Paris dans le XVIII arrondissement. « Sarkozy président et même le soleil a disparu ». Guillaume, enfoncé dans son blouson de cuir, ses cheveux noués dans une petite couette, a un sourire chagrin et un regard noisette derrière ses lunettes de vue. Il s'accroche à ses Gitanes sans filtre, boit d'un trait son jus d'orange. « Je suis toujours en avance ».
Il vit dans le quartier, « parfois ». Parfois aussi à Bouvigal auprès de sa mère. Le plus souvent, « à droite, à gauche ». « J'ai des points de chute un peu partout ». Il cultive le look nomade en exil. « Je ne me sens pas enraciné quelque part. Je ne suis pas un arbre ! J'aime affronter plusieurs décors, des angles de vue et de vie différents. J'ai besoin de me mouvoir et tout, alors, devient mouvement ».
Il récuse toute forme d'immobilisme, tout ce qui est acquis, figé, certain, déjà mort. « Je suis un électron libre lancé à pleine vitesse, presque saturé de lieux, et surtout de gens. Mon énergie vient de là, et inversement. Je suis la résultante d'un big bang permanent. C'est ma nature, et j'ai appris à composer avec. Instinctivement, je sais quand il faut s'arrêter ou partir. Je ne vis pas dans la nostalgie mais dans l'instant, dans une succession d'instants présents ».
Il est assis en face de moi, en contre-jour, distille un charme irrépressible et prononce, doucement, des mots qui sonnent justes et qui l'éclairent. Comme sa blessure. En l'écoutant, je pense à Jean Genet et ses mots impérissables dans « L'Atelier Alberto Giacometti » : « Il n'y a pas à la beauté d'autre origine que la blessure, cachée ou visible, que chacun porte en soi ».
« Je n'ai pas changé. Je me suis affûté. Ce n'est pas pareil. J'accepte enfin qui je suis. À présent, je vole et je navigue à vue, sans instruments, en me faisant un peu plus confiance. J'ai longtemps créé mon propre brouillard parce que j'avais peur de me trouver. J'apprends à me régénérer sans mes démons, sans les drogues, sans l'alcool. Beaucoup de mes amis sont morts. Je considère que j'ai de la chance d'être en vie et d'avoir vécu ce que j'ai vécu. Ce n'était pas une descente en enfer, simplement un chemin, mon chemin. Et je continue à avancer en empruntant des sentiers de traverse. Parce que, précisément, je n'ai pas la certitude d'avoir trouvé ce que je cherchais. Mais ce n'est pas un constat d'échec. C'est, au contraire, le signe d'une victoire. C'est parce que je n'ai pas encore trouvé que je suis encore en mouvement. Chaque jour nouveau, je suis vierge et encombré d'une expérience de 24 heures. À chaque fois, il faut tout remiser, tout remettre dans la balance d'un équilibre improbable. »
La vie, comme l'art, est un jeu du qui-perd-gagne où celui qui perd est aussi celui qui gagne. C'est un jeu sans cesse à reprendre. « Ce qui m'intéresse, ce sont mes tentatives pour laisser s 'échapper -dans la musique, sur la toile, dans les mots dits ou écrits- une histoire qui me dépasse. Une histoire déjà racontée, écrite depuis longtemps, bien avant moi. Je n'invente rien. Je ne fais que découvrir ce qui existe déjà. Je ne suis qu'un réceptacle, un aimant à sensations, un détecteur de fragilité. »
« Je préfère les choses ratées mais dans lesquelles il y a un souci d'honnêteté, d'authenticité. Mes tentatives artistiques sont des tentatives insurrectionnelles pour rester en vie, ne pas m'endormir et réveiller aussi les autres. En ce sens, j'aspire à être une personne dangereuse ».
« Paradoxalement, cultiver l'impermanence en permanence, rester aux aguets, à l'affût, arrêter un processus dès qu'il commence à s'installer, cela requière une vigilance absolue, une grande hygiène de vie, une abstinence totale. J'ai toujours été tyrannique avec ma liberté. Je n'ai jamais supporté une forme d'autorité, hormis celle que je m'impose. Je suis exigeant, voir rigide avec moi-même. C'est ma seule force. »
Il y a dans son visage, plus que de la beauté, une violence sourde, aux aguets, qui ne demande qu'à exploser. « Je ressens une violence en moi, innée, qui m'impose et m'inspire cet appel constant au changement. Je ne fais que reproduire celle, originelle, de l'arrachement du fœtus au ventre maternel. Elle transpire dans mes chansons, dans mes textes, dans ma peinture… C'est beaucoup de souffrance aussi. Mais je considère que la souffrance est un haut privilège. Elle est nécessaire. C'est un instrument de découverte de soi et du monde, une sorte de connaissance par les gouffres, par les voies de l'Epreuve. La souffrance m'a insufflée, et continue à m'inspirer, un sentiment profond d'immense précarité et de force de vie. Elle a fait ce que je suis. Elle m'a défiguré alors, oui, je pense qu'elle m'a embellie. Elle m'a laissée entrevoir autre chose. Quelque chose qui rend aussi fort que fragile ».
Il ressemble à un funambule épris du vide et qui tire du danger encouru toute sa gloire. Il y a en lui un mystique déchu, un prophète sans prophétie. Il parle et, soudain, j'ai peur de le suivre dans son labyrinthe intérieur.
« Seuls les survivants savent qu'il n'y a pas de fatalité. Alors, je plaide coupable. Je plaide capacité ou incapacité. Je plaide l'instant. Il y a en moi une dimension sacrificielle. Je suis une sorte de prophète. Mais moi, je n'annonce rien. Je libère seulement des forces qui me dépassent complètement. Je les contiens et les délivre au travers de mes tentatives artistiques qui sont autant de célébrations de la vie et de la mort. Quand je peins, je peins avec mon sang, ma pisse, ma merde. C'est une désincarnation totale. Je suis la victime et le bourreau. C'est la même chose ». « Les bourreaux sont des victimes auxquelles on n'a pas coupé la tête », disait Cioran.
« Je ne suis pas religieux parce que je n'aime pas les dogmes. Mais je vis religieusement ma déchéance, mon processus de putréfaction, de pourrissement encore vivant et, dans le pire des cas, mon aridité. Mais je n'ai pas peur. Parce que la mort m'accompagne depuis longtemps. Elle est devenue ma complice. Une bonne copine. La seule, d'ailleurs, que j'ai toujours trompé. Je me joue d'elle comme elle s'est jouée de moi. J'ai pactisé avec elle quand j'ai voulu l'accompagner. Un jour, j'ai pris sa main. Alors, seulement, j'ai compris qu'il valait mieux s'en tenir à la conversation. On a conclu un pacte tous les deux : tant que je n'ai pas fait ce que j'avais à faire, elle me fout la paix. »
Et il reste à vivre et à mourir chaque jour. À créer et à aimer. À regarder grandir Louise, sa fille âgée de 7 ans, « à lui donner les armes pour qu'elle parte à sa propre découverte ». Lui, il semble avoir fait le chemin tout seul.
« Je ne cherche plus la « reconnaissance », c'est-à-dire, une autre naissance, ni auprès de mes paires, ni même auprès de mon père. Même si je reste un passager clandestin et illégitime, dans mon art comme dans ma vie, même si je suis sans cesse confondu avec mon père, je ne cherche plus à faire du bruit pour être entendu, reconnu par eux. Aujourd'hui, quelque chose qui n'est qu'à moi m'est devenue légitime parce que nécessaire : mon aspiration à inspirer.»
Chaque rencontre porte en elle le saut de la séparation. Alors, il n'attend rien des autres. « Ça n'a rien de prétentieux ou de négatif. Au contraire. Tout ce qui, dès lors, peut survenir, je le prends comme un cadeau, une bonne surprise. Un regard croisé quelques secondes, un geste complice, c'est déjà immense, non ? J'aime ces infimes coïncidences, ces moments de communions intimes où rien ne se passe et où tout se joue. Je ne crois pas en un monde manichéen avec, d'un côté, le beau et, de l'autre, le laid, le bien et le mal, le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire, la vie et la mort. Dans ma musique, dans ma peinture, dans les mots, je cherche des instants paroxystiques, où les extrêmes se rencontrent, où les contraires se mêlent, où la dissonance est la clé de l'harmonie ». Ce sont de brefs instants d'éternité qui, parfois, lui laisse entrevoir quelques-unes de nos raisons de vivre et de mourir.
Il n'a pas voulu que je le dépose quelque part. Il est en scooter. Il s'est levé pour me dire au revoir. Sa jambe droite roide. Et son cœur large. Il me laisse partir la première. Au-dehors, le soleil fait une percée.
(interview de Virginie Luc publiée dans Le Figaro Magazine, 18 octobre 2008) »

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